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la roseraieLa roseraie.
Il était assis dans son vieux fauteuil usé par le temps. Son dos courbé le faisait souffrir mais ce fauteuil faisait partie de son existence. C’est là qu’il fit les plus belles découvertes de sa passion : les roses.
Elles étaient toute sa vie. Depuis longtemps déjà il en connaissait les secrets, leur beauté n’existait que parce qu’il savait les rendre éblouissantes aux yeux des hommes. Sa passion ne pouvait s’assouvir qu’avec sa mort. Il savait qu’elle viendrait bientôt, son temps était compté, mais enfin, il pouvait l’attendre sans peur, car il venait de créer sa plus belle rose ; celle pour qui sa vie n’avait cessée d’être, celle qu’il voyait en rêve depuis plus de cinquante ans sans jamais pouvoir la toucher… enfin, elle était là, dans son petit pot, dans cette serre aussi vieille que lui, auprès de ses congénères de toutes les couleurs qui l’entouraient comme une perle dans un écrin aux mille couleurs. Heureux il était, enfin heureux !
Il savait le nom qu’elle porterait quand demain il la déclarerait : Belle Christiane.
Ce nom était toute son existence après ses roses. Christiane, son amour de jeunesse, sa moitié ; cette belle femme qu’il avait aimé, mais dont l’amour avait du choisir un autre chemin. Il se rappelle ce jour de printemps où dans un dernier regard, elle lui demanda de choisir entre sa passion et elle. Le choix fut cornélien. Mais il résista, et elle partit.
Jamais il ne l’oublia, jamais il ne comprit ce choix douloureux qu’elle lui imposa, mais il l’accepta, comme un fardeau à porter dans son cœur, presque comme une punition de cet amour exclusif qu’il réservait aux roses, au détriment de celui qu’il aurait du porter aux femmes.
Les années s’enfuirent, les créations se succédèrent, son nom était connu dans ce monde clos. Chacune de ses apparitions faisait craindre le pire à ses concurrents dans les expositions. Mais il savait que son jour viendrait où la merveille des roses verrait le jour dans sa petite serre. Il lui fallait juste être patient. Voir ces années défiler et attendre la prochaine création.
Et puis voilà, elle venait de naître. Un parfum envoûtant montait aux narines. Ses pétales nacrés, presque veloutés déclinaient des nuances de bleu. Du plus profond au plus clair, ils affichaient leur éclat que relevait un fin tracé blanc sur leurs bords. Elle attirait la lumière ce qui lui donnait des myriades de couleurs. Sa tige était parfaite, sa tête était hautaine. Exactement comme dans ses rêves.
Il ne put attendre et décida d’appeler son ami, Pierre, pierrot pour les intimes. Il lui dit de venir voir sa plus belle pièce de collection, celle qui ferait de lui, l’homme le plus heureux quand elle irait inonder de sa beauté les jardins du monde. Il riait, la journée était chaude, il prépara deux jus de fruits et s’installa confortablement au fond de son fauteuil.
Pierrot fut subjugué par sa beauté. Il n’avait jamais rien vu de comparable. Et pourtant il s’y connaissait en roses… il admit qu’elle était l’aboutissement de la carrière de son ami. Il pourrait enfin jouir de sa retraite bien méritée. Mais le vieil homme fit la moue. Quelle retraite, pour qu’elle vie ? Mes roses ont été ma vie, je n’ai qu’elles ! Soudain, un silence gêné se fit. Contrairement à lui, Pierrot avait une famille.
Il sourit à son ami. Demain serait un grand jour, son grand jour. Il afficherait enfin au monde les deux amours de sa vie, de sa petite vie. Il n’attendait plus rien, ni des hommes, ni des roses. Il touchait l’aboutissement de cette belle aventure que la nature lui avait offerte. Un don avait dit sa mère. Un don cruel qui un jour lui avait coûté l’Amour. Altruiste, égoïste, illuminé, peut importait ce qu’on pensait de lui, il s’allongea dans son vieux fauteuil souriant à son ami, avec un clin d’œil à son encontre. L’idée du repos enfin bien mérité l’illumina dans un sourire béat, l’heure de la sieste venait de sonner ! l'ordinateurL’ordinateur.
Le banc était un peu dure, mais la vue y était tellement splendide qu’on en oubliait ce détail. La ville s’étalait, là, immense, belle, baignée de soleil. Les multiples vitres renvoyaient comme des étoiles les rayons de lumière. Une impression de calme et de sérénité semblait régner sur ce lieu.
Il était là comme tous les jours, avec son portable sur les genoux. Le regard perdu dans sa contemplation de la ville. Un bruit soudain le tirait de sa rêverie et frénétiquement il s’activait sur son clavier. Quelle étrange symbiose que cette nature bousculée par le progrès ? Entre le piaillement des oiseaux et le doux bruissement des feuillages, un étrange cliquetis retentissait.
Comme à chaque fois, je passais lentement devant lui, tirant Cléo, ma petite chienne. Elle reniflait son pantalon, et immanquablement il levait la tête et me souriait. -« Bonjour, mademoiselle ! Quel temps magnifique n’est-ce pas ? » - « Oui monsieur «
Et timidement je m’éloignais. Décidément, je n’arriverai jamais à l’aborder. Pourtant, il me plaît bien avec son petit sourire discret et ses grands yeux noirs ! Enfin, ma fille, reprends-toi ! il doit sûrement être pris… Allez, va, Cléo a encore senti un chien, il faut que je change de chemin, elle est infernale actuellement…
Un jour encore, qui passe simplement, entre les habitudes et les obligations, mais si peu de surprises ! Le temps est là, mais les heures paraissent si creuses… Les vacances ! On les attend toute l’année, pour s’apercevoir quand on y est, qu’on n’y fait rien de plus, et rien de moins.
Tiens, il pleut. Il faut quand même que je sorte Cléo. Il faut que je pousse jusqu’au jardin, car elle ne doit pas faire ses besoins sur le trottoir. Cette odeur d’herbe mouillée est si agréable. En plus, il n’y a personne. Quelle tranquillité ! Cléo s’amuse à bondir entre les flaques, la pluie la rend joyeuse. Le jardin est si beau, si calme. Tiens, un drôle de bruit me fait lever la tête ! On dirait un cliquetis.
C’est étrange, soudain, je me sens essoufflée. Que se passe-t-il ? Je ne sais plus où je suis… Cléo me tire toujours en évitant les flaques, alors que moi je n’y fais plus attention. Et puis elle s’arrête. Elle sent quelque chose. Il est là, toujours à la même place, avec son ordinateur sur les genoux. Il me regarde avec son petit sourire qui me plaît tant ! -« Bonjour, mademoiselle, vous avez défié la pluie ? » -« Et oui, il faut bien que je sorte ma chienne ! » Quelle horreur, quelle banalité ! Après cela il ne voudra plus me parler ! -« C’est avec un temps pareil que le jardin est agréable, pas un bruit, pas de promeneurs. La nature est livrée à elle-même » -« Oui, quel calme ! C’est tellement agréable qu’on en oublie la pluie » -« Votre chienne a senti quelque chose ; puis-je vous accompagner jusqu’à la sortie ? Je crois que la pluie revient » -« Bien sûr ! Et puis je- n’habite pas loin » Qu’est-ce que je dis ! -« Moi non plus. On doit être voisin ? » -« C’est possible ; merci de m’avoir accompagné « -« De rien, alors à bientôt ! » - « Oui. Bonne après-midi ! » -« Merci, vous aussi »
Ca y est ! Je lui ai parlé ! Des banalités certes, mais ma fille il ne faut pas lâcher maintenant. Et puis c’est très bien d’avoir de bons voisins. Qui sait, l’avenir me dira si j’ai bien fait de lui parler ou non. Décidément ses yeux sont toujours aussi beaux.
Allez, tu te calmes, tu bois un petit thé, tu respires et puis demain sera un autre jour. Tu voulais des surprises, tu en as une de taille. A toi de faire en sorte quelle le reste. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas toujours, surtout durant les vacances. Le destin te fait un petit clin d’œil, alors ma fille, réponds-lui… |
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