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Le rocher des larmes

Cela s’est passé il y a fort longtemps. Dans un petit village des landes, à l’abri des grandes villes et des tourbillons des voyageurs. Ce soir-là avait lieu la fête du village. Tous les jeunes gens des environs seraient présents pour s’amuser. Les amours étaient de la partie. Les préparatifs allaient bon train. Les jeunes gens étaient rieurs, gais. Le village sentait bon la joie de vivre et même les grandes personnes sentaient cette gaieté qui fleurait bon l’arrivée du printemps.

 

La nuit venait de tomber et les premiers airs de fête se firent entendre. Les tréteaux étaient couverts de victuailles. Le vin avait sa place aussi. De quoi passer une bonne soirée en somme. La musique battait son plein, les rires se faisaient plus forts, la nuit était enfin noire. Les jeunes gens allaient commencer à s’amuser, voire à se bécoter.

 

 Elle était là, timide, au bord de la piste, attendant que celui pour qui elle avait le béguin vienne la chercher. Ils se voyaient régulièrement depuis plusieurs semaines. Quelques sourires, des mots, des effleurements… elle venait de l’apercevoir de l’autre coté de la piste de danse. Il était beau, riant à gorge déployée avec ses compagnons. Il traversa la piste et vint l’enlever à son petit coin pour la faire danser. Elle volait littéralement. Plus rien ne comptait que ses yeux dans les siens, ses mains sur ses hanches. La nuit ne devait pas s’arrêter !

 

Mais tout à une fin. Même les bals. Les jours se suivirent dans une lenteur morne. Elle ne le voyait presque plus où toujours accompagné de ses amis. Un jour elle l’attrapa à la sortie de la messe, prenant tout son courage. Elle lui dit qu’elle l’aimait et qu’elle attendait sa réponse pour savoir si elle comptait aussi pour lui. Ses yeux rieurs se plantèrent dans les siens. Puis lui prenant la main, dans un sourire indécent il lui dit ceci : « tu es mignonne fillette mais j’aime les femmes plus mûres, trouves-toi un homme de ton âge ; ce n’est pas ce qui manque ! »

 

Elle devint livide et pour épargner sa honte à tous, courut, courut aussi vite qu’elle le put. Des larmes froides coulèrent sur ses joues ; elle ne voyait plus rien, mais allait toujours aussi vite. Vite vers son lieu secret, son antre de la nature, là où la vie humaine s’arrêtait. Les branches lui zébraient le visage, sa robe s’accrochait sur les racines des arbres, plus rien ne comptait. Elle arriva enfin dans ce lieu mystère, là ou les oiseaux avaient élus domicile, là où les pins et la bruyère ne faisaient qu’un, là où cet éboulis de roches l’attendait, lui tendait les bras pour qu’elle s’y love.

 

Elle pleura, des heures durant, de tout son corps, de toute son âme. Elle pleura sans s’arrêter, sans hurler, doucement…

 

Son âme sentit alors quelque chose. Du plus profond de la terre, du plus profond de son éternité, le rocher eut pitié. Quelques gouttes d’eau commencèrent alors doucement à suinter du rocher. Elle sentit son âme s’alléger. Puis le suintement se fit ru. Elle se sentit encore mieux. Que voulait-elle en fait ? Le rocher se fit pressant. Il pouvait l’aider mais ne pouvait décider à sa place. Son âme alors décida de laisser son cœur !

 

Le rocher absorba sa plainte, son chagrin. Mais il la prévint, en s’abandonnant complètement, en vidant son cœur de son chagrin d’amour, elle ne pourrait plus jamais aimer d’un véritable Amour. Elle le sut, et l’accepta. La douleur qu’elle venait de quitter, jamais elle ne voulait avoir à la subir. Jamais plus ! Elle avait abandonné l’amour pur, pour ne plus souffrir…

 

Alors enfin libérée, elle quitta le rocher et le ru naissant et repartit vers les hommes.

 

De ce jour, la légende naquit. Les jeunes filles blessées d’un amour non partagé, venaient vers le rocher quand leur cœur avait été trahi. Certaines s’abandonnaient totalement, d’autres en partie seulement. D’autres encore, apeurées de sentir le rocher les consoler s’enfuyaient. Le ru se fit petite rivière et s’écoulait à travers les pins en direction de l’océan.

 

L’on dit qu’au printemps, parfois, quand on le trouve, quelque part au cœur de la forêt de pins, un léger goût de sel traverse la pureté de son eau.