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l'ordinateur

L’ordinateur.

 

Le banc était un peu dure, mais la vue y était tellement splendide qu’on en oubliait ce détail. La ville s’étalait, là, immense, belle, baignée de soleil. Les multiples vitres renvoyaient comme des étoiles les rayons de lumière. Une impression de calme et de sérénité semblait régner sur ce lieu.

 

Il était là comme tous les jours, avec son portable sur les genoux. Le regard perdu dans sa contemplation de la ville. Un bruit soudain le tirait de sa rêverie et frénétiquement il s’activait sur son clavier. Quelle étrange symbiose que cette nature bousculée par le progrès ? Entre le piaillement des oiseaux et  le doux bruissement des feuillages, un étrange cliquetis retentissait.

 

Comme à chaque fois, je passais lentement devant lui, tirant Cléo, ma petite chienne. Elle reniflait son pantalon, et immanquablement il levait la tête et me souriait.

-« Bonjour, mademoiselle ! Quel temps magnifique n’est-ce pas ? »

- « Oui monsieur « 

 

Et timidement je m’éloignais. Décidément, je n’arriverai jamais à l’aborder. Pourtant, il me plaît bien avec son petit sourire discret et ses grands yeux noirs ! Enfin, ma fille, reprends-toi ! il doit sûrement être pris…

Allez, va, Cléo a encore senti un chien, il faut que je change de chemin, elle est infernale actuellement…

 

Un jour encore, qui passe simplement, entre les habitudes et les obligations, mais si peu de surprises ! Le temps est là, mais les heures paraissent si creuses… Les vacances ! On les attend toute l’année, pour s’apercevoir quand on y est, qu’on n’y fait rien de plus, et rien de moins.

 

Tiens, il pleut. Il faut quand même que je sorte Cléo. Il faut que je pousse jusqu’au jardin, car elle ne doit pas faire ses besoins sur le trottoir. Cette odeur d’herbe mouillée est si agréable. En plus, il n’y a personne. Quelle tranquillité ! Cléo s’amuse à bondir entre les flaques, la pluie la rend joyeuse. Le jardin est si beau, si calme. Tiens, un drôle de bruit me fait lever la tête ! On dirait un cliquetis.

 

C’est étrange, soudain, je me sens essoufflée. Que se passe-t-il ? Je ne sais plus où je suis… Cléo me tire toujours en évitant les flaques, alors que moi je n’y fais plus attention. Et puis elle s’arrête. Elle sent quelque chose. Il est là, toujours à la même place, avec son ordinateur sur les genoux. Il me regarde avec son petit sourire qui me plaît tant !

-« Bonjour, mademoiselle, vous avez défié la pluie ? »

-« Et oui, il faut bien que je sorte ma chienne ! » Quelle horreur, quelle banalité ! Après cela il ne voudra plus me parler !

-« C’est avec un temps pareil que le jardin est agréable, pas un bruit, pas de promeneurs. La nature est livrée à elle-même »

-« Oui, quel calme ! C’est tellement agréable qu’on en oublie la pluie »

-« Votre chienne a senti quelque chose ; puis-je vous accompagner  jusqu’à la sortie ? Je crois que la pluie revient »

-« Bien sûr ! Et puis je- n’habite pas loin » Qu’est-ce que je dis !

-« Moi non plus. On doit être voisin ? »

-« C’est possible ; merci de m’avoir accompagné «

-« De rien, alors à bientôt ! »

- « Oui. Bonne après-midi ! »

-« Merci, vous aussi »

 

Ca y est ! Je lui ai parlé ! Des banalités certes, mais ma fille il ne faut pas lâcher maintenant. Et puis c’est très bien d’avoir de bons voisins. Qui sait, l’avenir me dira si j’ai bien fait de lui parler ou non. Décidément ses yeux sont toujours aussi beaux.

 

Allez, tu te calmes, tu bois un petit thé, tu respires et puis demain sera un autre jour.

Tu voulais des surprises, tu en as une de taille. A toi de faire en sorte quelle le reste.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas toujours, surtout durant les vacances. Le destin te fait un petit clin d’œil, alors ma fille, réponds-lui…

Le Loup

Le loup

 

L’hiver était vigoureux cette année là, la neige tombée en excès tapissait les bois d’un épais manteau blanc. Le paysage immaculé dégageait une atmosphère de plénitude qui n’était pas courant en cette époque reculée où les guerres meurtrières avaient tendance à faire ressembler les forêts à des cimetières. Epoque reculée, s’il en était, où les pauvres gens voyageaient de village en hameau pour quelques quignons de pain et un peu de dur travail pour une pièce ou une nuit au sec.

De fiers destriers respiraient fortement en avançant sur le sentier enneigé. Le froid vif faisait sortir de leurs naseaux une fumée si blanche qu’elle ressemblait à des ailes de papillons… les deux seigneurs, emmitouflés dans de lourds manteaux ressemblaient à des sacs posés sur le dos des chevaux. Le village en vue, était misérable, mais la neige le parait d’une chape blanche qui cachait ses malheurs. Après le village un vieux fort lugubre dominait de toutes ses tours ce petit vallon encastré au milieu de la forêt.

Cette journée serait à jamais marquée par cette dramatique histoire que les vieux se racontent le soir auprès de l’âtre, afin de ne pas oublier l’existence de ces paysans qui ont façonnés ce paysage et donnés à cette région ses lettres de noblesse ; noblesse parfois plus belle que n’ont pu apporter ces riches seigneurs qui garantissaient de leur blason la prospérité et la grandeur de leur fief.

Sous un soleil d’hiver, naissait le jeune seigneur de ce petit coin reculé. Son père, ambitieux, avait déjà tracé le chemin de sa vie. Un baron voisin, belliqueux, dont l’épouse était enceinte devait donner naissance à une fille. Son sorcier personnel le lui avait assuré. Donc les terres voisines tant convoitées depuis des générations, pourraient enfin lui appartenir par le simple geste d’un mariage. Ses pères devaient se retourner dans leur tombe ! Mais quelle belle revanche pour sa lignée…

 

Les années passèrent donc, les saisons s’égrenèrent au rythme de l’apprentissage de ce jeune maître, Justin, qui ne savait pas encore  ce que lui réservait son avenir.

En ce temps là, les enfants s’élevaient ensemble dans un château, personne ne leur prêtait attention tant qu’ils ne faisaient pas de bêtises. C’est à ce moment-là que le destin, décida de modifier l’avenir de Justin en lui présentant Isabeau. C’était la petite fille d’une jeune servante qui venait de prendre son service au château. Ses parents ne pouvant plus la nourrir, l’envoyèrent chercher du labeur avec sa petite fille. La cuisinière, grand cœur, et maîtresse femme, remarqua de suite que la jeune mère serait une très docile servante, elle leur trouva donc une petite pièce derrière la cuisine où elles pourraient établir leur chambre.

Isabeau se mit à découvrir le château, en parcourant ses couloirs lugubres et froids. Le château qui avait rencontré de nombreux assauts avait tant bien que mal été reconstruit, ce qui lui donnait un air austère. Isabeau décida de traverser la cour pour aller aux écuries. Elle évita les flaques de boue pour ne pas salir ses sabots et les hommes d’arme qui s’entraînaient en attendant un prochain assaut ou une joute ! Les écuries étaient très sombres ce jour-là. Le soleil timide de mars ne laissait voir que les têtes des chevaux attendant qu’on les sorte. Elle les caressa les uns après les autres, sans peur. S’apprêtant à repartir vers les cuisines, elle rencontra Justin. Il venait chercher son cheval pour faire une promenade avec son précepteur. Leurs regards se croisèrent et sans un mot chacun continua sa route. Le destin avait gagné. De ce jour-là, une amitié forte se noua. Il ne se passa pas un jour sans qu’on ne les vit ensemble à jouer, à courir, à se poursuivre dans de grands éclats de rire. Les jours s’allongèrent et le soleil printanier donnait des airs de fête à ce triste château. L’arrivée du printemps fut saluée par une douce lumière, qui semblait se faufiler dans les moindres recoins afin d’apporter son halo jusque dans les interstices. Les enfants se bousculaient  et riaient à gorge déployée. Enfin les beaux jours revenaient et avec eux les senteurs des prochaines fêtes.

Justin et Isabeau fidèles à leurs habitudes s’étaient retrouvés devant les écuries afin de définir de l’emploi du temps de cette belle journée. Les révisions pour Justin, les cours de cuisine pour Isabeau ; après le repas, la promenade à cheval pour Justin, les leçons de nature et c’est là qu’Isabeau le rejoignait afin de participer sagement au cours du précepteur. Ce dernier n’y voyant aucun outrage au contraire, avait accordé à Isabeau le droit de s’asseoir à terre afin de l’écouter mais derrière le banc pour que personne ne puisse se douter qu’elle apprenait à son tour les leçons. Les journées se passaient ainsi, inlassablement calmes et sereines, dans une torpeur douce où chacun sentait renaître des sentiments enfouis de bonheur et de joie. La fête du jeune maître apporta nombre de colporteurs qui donnaient les nouvelles du pays. Les femmes s’étaient parées de robes chatoyantes et les jeunes hommes vêtus de collants aux couleurs vives riaient et souriaient presque béatement aux jeunes filles qui minaudaient dans leur coin. Les troubadours entonnaient des chants mettant en avant les bravoures des jeunes seigneurs de contrées lointaines.  

Ce soir là, Justin serait le seul maître de ces lieux ! tous les regards se portèrent sur lui. Toutes les jeunes damoiselles rougissaient quand elles croisaient son regard. Les danses s’enchaînaient à un rythme soutenu et Justin était heureux ! il ne vit pas Isabeau au fond de la salle en train de servir les seigneurs. Il n’avait d’yeux que pour Marie. Son père prévoyant avait invité son cher baron de voisin, ainsi que sa fille pour lier connaissance. Et le résultat fut au-dessus de ses espérances. Justin dévorait des yeux la jeune baronne, dont il est vrai que la beauté était inégalée dans cette assemblée. Marie avait tout de la grâce qu’il sied à une noble dame et ma foi, elle devrait faire une épouse avenante à son cher fils.

Le destin est capricieux car il ne s’avoue jamais vaincu quand un obstacle modifie ses plans. Aussi, les semaines passèrent, les jeunes gens avec l’assentiment de leurs parents se fiancèrent en ce beau mois de juillet. Les festivités furent encore plus grandes car le baron très fier, décida que rien n’était trop beau pour sa fille. Des joutes furent organisées, on vint de tous les coins des baronnies et même de plus loin, pour assister à cette somptueuse fête. La nature joua son rôle aussi, car le temps se prêtait au bonheur. Les paysans étaient débordés, que de travail à fournir, que de préparations à faire. Les victuailles devaient couler comme à flot afin que personne ne manque de rien. Mais le cœur léger et dans l’allégresse les festivités débutèrent.

Une personne cependant ne riait plus. Isabeau, s’était retirée dans les écuries avec ses amis les chevaux, ses seuls confidents dorénavant. Justin s’était détourné. Sa naissance le lui ordonnait, son coeur semblait se donner.

Isabeau avait du travail ce jour-là. Tous les hommes d’arme devaient ne manquer de rien. Son travail consistait à s’en assurer. Elle vit arriver les uns après les autres tous les nobles que comptaient les environs et d’autres encore dont elle n’avait jamais entendu parler. Les troubadours, les musiciens attaquèrent le début des festivités. Les joutes débutèrent, suivies de repas pantagruéliques. Les bals s’ensuivirent rehaussés des couleurs chatoyantes des belles.

Justin et Marie étaient magnifiques. L’amour s’emblait emplir ces fêtes et les fiançailles furent conclues. Deux jours et deux nuits s’ensuivirent de chants, de rire, de musique.

Septembre arriva avec l’automne. Le temps très chaud de l’été avait laissé place un beau matin, aux premières chutes de feuilles. Tout le monde avait repris ses obligations. Justin apprenait ses devoirs de futur baron et n’apercevait que de loin Isabeau.

C’est à ce moment-là que le destin joua son plus beau coup.

Les orages se succédaient à présent, le froid devenait plus intense. Les charrettes de bois se pressaient afin de préparer l’hiver qu’on indiquait déjà comme long et rigoureux. Les anciens pressentaient qu’il serait si froid qu’il resterait sûrement dans les mémoires. Le destin leur prouva qu’ils auraient raison.

En cette fin d’après-midi, Justin las des cours et morose décida d’aller rendre visite à sa jument. Entrant dans les écurires, il tombé nez à nez sur Isabeau. Le regard glacé qu’elle lui lança augmenta sa colère. De quel droit une simple servante regardait-elle son maître ! il la toisa à son tour de toute sa hargne et lui signifia méchamment qu’elle n’avait pas sa place en ce lieu. Blessée, mais résignée elle baissa la tête et s’éloigna. A ce moment, la jument de Justin poussa un hennissement si fort, si douloureux qu’ils se précipitèrent tous deux.

Isabeau plus rapide entra la première dans le box. La jument alors s’effondra. Justin fou de douleurs se précipita. Elle respirait à grand bruit, on aurait dit une forge. Ses naseaux étaient trempés. Isabeau la caressa, s’allongea à ses côtés et murmura imperceptiblement à ses oreilles. Justin vit alors sa jument se détendre et gémir doucement, puis alors qu’Isabeau mettait ses bras autour de sa tête, ceux-ci touchèrent Justin. Ce fut comme une décharge électrique pour ce dernier. Il tomba à terre comme poussé. Son regard alla de sa jument à Isabeau. Que ce passait-il donc ? sa jument alors fit montre de se relever et dans son mouvement les rapprocha tous deux au fond du box. Un grand silence s’ensuivit puis Isabeau sans un regard vers Justin essaya de pousser la jument afin de sortir mais celle-ci ne bougea pas. Justin alors attrapa le bras d’Isabeau l’obligeant à se retourner et son regard fiché dans le sien indiqua tout ce que son cœur avait toujours tût. Le monde s’emblait s’être arrêté de tourner. L’arrivée d’un palefrenier mit fin à cet intense moment.

Justin retrouva le sourire et bien que dorénavant il doive voir en cachette Isabeau, chacun des moments passés à ses côtés était un délice pour son cœur. Qu’il  fut délicieux cet automne, que ces couleurs dorés paraient la nature d’ors bruns, irisant la verdure de tons chauds se déclinant jusqu’aux ors lumineux… que la vie était donc douce dans ce coin reculé du pays. L’hiver prit ses quartiers sans crier gare, imitant l’automne. La neige épaisse était tombée durant la nuit, ouvrant un paysage idyllique au regard joyeux des bambins.

Un grand chamboulement arriva, car les barons avaient convenu d’un commun accord de passer les fêtes de Noël ensemble. Justin et son père devaient préparer leurs bagages afin de se rendre chez leur voisin. Ce fut un moment de découragement pour Justin, car il prit conscience de son avenir. Son cœur ne penchait pas vers la raison, mais il savait que la raison l’emporterait…

Cette nuit-là, sans un bruit il quitta le château en direction des écuries. Le lendemain son destin serait scellé. Il retrouva Isabeau, lui offrant son cœur et obligeant le destin à poursuivre sa route.

Les fêtes passèrent bruyantes et somptueuses pour l’un, tristes et froides pour l’autre. Mais les cœurs à l’unisson bâtaient pour un amour perdu. Le destin pervers décida de se mêler encore de ce triste amour. On ne sait comment mais bientôt des commérages se firent entendre à propos du jeune maître et d’une servante. Le baron entra dans une fureur noire et exigea des aveux. Justin écartelé entre deux mondes décida dans un soudain élan de chevalerie de désigner sa bien-aimée et de laisser son titre. Le baron alors dans un ultime espoir de réussir ses desseins, envoya chercher Isabeau. La rencontre fut rapide, quelques témoins affirmèrent qu’Isabeau sortit en larmes, d’autres qu’elle fut fière et hautaine. Mais  tous convinrent  que l’homme à tout faire du comte l’accompagna. Ils disparurent du château à pied ce soir-là.

Le vent soufflait en tempête, les arbres se bousculaient en criant. Isabeau emmitouflée s’évertuait à rester debout, tirant ses pieds de la lourde neige. Elle se dirigeait vers l’orée de la forêt, sans se retourner. Son paletot  était lourd, mais la hargne qui la tenait lui aurait fait escalader des montagnes. Son cœur meurtri gardait l’espoir de son secret, le souvenir que le destin avait bien voulu lui donner de ce bel amour.

Le comte avait été clair, son départ était le seul choix qu’il lui autorisait. Justin était promit à un bel avenir, pour lui, pour son titre, pour ses gens, elle devait ne jamais le revoir. Son homme de main la suivait à distance s’assurant de son obéissance. Quand elle entra dans la forêt il resta inerte un certain temps. Soudain un cri poignant couvrit le fracas de la tempête. Un cri de bête, un cri de loup. Fouillant les alentours du regard, un frisson le parcourut. Le vent s’était tu. Un autre cri jailli, plus horrible que le premier. Dans un mouvement de panique il s’enfuit. Jamais la peur ne l’avait assailli à ce point.

Justin découvrit au matin la vérité. Fou de douleurs sans un mot à quiconque, hagard il enfourcha sa jument et lui parla à l’oreille. Le galop effréné le mena à l’orée du bois, les traces encore visibles disparurent avec la densité des arbres. On dit qu’il hurla son nom durant des heures. Un silence s’ensuivit dans un froid si glacial que les gens se signant rentrèrent à l’abri. Alors de nouveau le cri d’un loup retentit ; long, long, profond comme un abîme.

Le vent reprit soudain de toute sa fougue, les arbres s’entrechoquèrent comme des breloques. Le soleil apparût alors, rendant un semblant d’humanité à ce matin blême.

Le destin avait gagné. Ses desseins avaient aboutis mais à quels desseins leur amour avait-il tendu ?

Les vieux racontent cette histoire le soir au coin de l’âtre, quand les jeunes gens rient de leur jeunesse. Mais qui a dit que l’espoir n’était plus ?

Certains colporteurs racontent qu’à l’autre bout de la forêt un étrange trio a traversé les campagnes. Les histoires diffèrent mais ceux qui les ont croisés dirent qu’un loup menait la marche, suivait une femme lourdement vêtue et à distance un homme sur un beau cheval. Le loup évitait les villages mais il les conduisait sans s’arrêter, sans un bruit. Mais ce qui frappa les esprits ce fut qu’à leur passage toute froideur, toute tempête cessait ; le calme des éléments semblait s’offrir à eux.

Le destin aurait-il eu pitié…