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un Oeillet bleu

Un oeillet bleu

 

 

La nuit venait de tomber avec ses rêves et ses cauchemars. Le froid entrait par bribes dans la chambre. Elise se recroquevilla encore plus sous la couette. Le poêle ne diffusait plus qu’un semblant de chaleur. Décidemment il fallait absolument le nettoyer. Demain elle verrait cela. Qu’il est dure de s’occuper seule d’une maison. Pas de lettres de Jules depuis des semaines. Son bataillon s’était déplacé sur les Ardennes, et depuis plus de nouvelles.

Ses nuits n’en étaient que plus courtes, enfin, il fallait continuer à mener un semblant d’existence malgré se manque immense que son amour laissait.

Quatre ans déjà de solitude pour six petits mois de vie commune. C’était injuste. Au village seuls les hommes invalides étaient rentrés de la guerre, ou les vieux qui n’avaient pu partir sauver la patrie. Les femmes avaient donc du se résoudre à occuper leurs fonctions.

L’usine était pleine jour comme nuit des équipes féminines. Les enfants aidaient comme ils pouvaient, tous les bras étaient les biens venus.

Une nouvelle journée commençait. Le labeur des champs l’attendait. Après s’être occupé de ses volailles, elle partit pour la cueillette des pommes. Toutes les corvées étaient bonnes à prendre puisqu’elles permettaient de manger. Décidemment si elle avait pu imaginer faire tout ce travail alors que la vie la vouait à rester chez elle en maîtresse de maison. Quelle ironie…

Enfin le passé est derrière toi, il faut te remuer, depuis l’arrivée de cette guerre tout est chamboulé.

Le panier est lourd, les bras n’en peuvent plus de monter, descendre sans arrêt depuis des heures. Ces pommes sont épuisantes, mais elles me valent le souper, alors encore un peu de temps et ce sera fini. Tu vois, le contremaître fait signe. La journée est finie, enfin.

Encore une petite heure pour récupérer mon labeur et je rentre à la maison.

Seule, toujours seule, pas une lettre de mon homme, pas un signe de l’armée, rien. Combien sommes-nous dans ce cas, sans nous plaindre, à gérer au jour le jour nos vies, notre survie en ces temps incertains. Combien de temps cela va-t-il encore durer. Je suis lasse, si lasse…

Jules tu me manques. Quelques larmes coulent sur ses joues mais elle ne les remarque plus. Cela n’a plus d’importance, le temps qui passe permet juste de constater que la vie existe encore.

Les mois s’écoulent ainsi, imperturbables. Toujours les mêmes gestes, les mêmes travaux épuisants pour gagner un peu de sous. Pas de Jules, pas de nouvelles.

La vie est trop dure, je n’en peux plus.

Dans cet accès de désespoir, enfin une lueur d’espoir. Un mot, un petit mot tombé presque par hasard devant ma porte.

Un mot de Jules, daté de trois mois. Il a visiblement eu du mal à trouver notre village. Mais il est là. Je n’ose l’ouvrir. C’est bête après tant d’attente, tant d’espoir.

Je le regarde incrédule. C’est bien son écriture, alors il est vivant quelque part là-bas. Mes mains tremblent, il faut que je sache, il faut que je sente son odeur sur ce papier. Ses pattes de mouche sont toujours là. Je dois monter la lampe pour le décrypter. Il va bien, dieu soit loué. Mais il ne rentrera qu’à la fin de cette fichue guerre. Il voit ses amis tomber à ses cotés, il ne comprend pas pourquoi il est toujours là, à écrire à leurs épouses, à leurs enfants, pour leur apprendre la funeste nouvelle.

C’est ridicule, je veux qu’il reste en vie, tant pis pour les autres, ils n’ont qu’à se débrouiller, je sais que c’est égoïste mais qu’est-ce que l’amour, de l’égoïsme avant tout pour l’être aimé. Et je l’aime Jules, je l’aime, alors je me fous des autres, qu’ils tombent sous les coups de baïonnettes et qu’on me rende mon homme.

 

Elise se lève ce matin-là, comme tous les matins. La nuit n’est pas encore partie. Les étoiles brillent dans le froid de l’hiver. Le travail arrive à grand pas avec ses difficultés. Elle a réussi à se faire embaucher dans la grande cuisine de l’hôpital. Deux heures de trajet à pieds pour y aller, mais c’est pas trop mal payé. Comme tous les matins, il faut laver la vaisselle et préparer les petits déjeuners. Les bassines de cuivre sont très lourdes à soulever, alors on les nettoie par terre dans un premier temps, avant de relaver dans la cuisine pour qu’elles soient de nouveau prêtes à servir sur le feu.

La soupe est en train de chauffer pour le repas de midi. Du pain et de la soupe, ça tient au corps. Et puis voilà, le geste qu’il ne fallait pas faire, le dernier regard vers la cuisinière en chef et c’est tout.

Elise a glissé sur le sol mouillé, les maudites épluchures se sont réparties partout. Et ce geste idiot, ce geste de retenu que l’instinct vous donne dans ces moments-là.

La bassine de cuivre a basculée. Et Elise s’en est allée.

Que la vie est bête, n’est-ce pas. Un simple petit geste et l’on n’est plus. Pourtant Elise n’avait que deux mois à attendre le retour de son homme. Deux petits mois de labeurs incessants, mais de vie, et elle l’aurait serré dans ses bras.

Jules est revenu au village à la fin de guerre. Il a retrouvé la grande maison vide et sombre. Il a décidé de travailler pour la garder. Et puis une maison ça a besoin d’une femme.

Alors avant de se décider il est parti au cimetière. Là, sur la tombe d’Elise, il a pleuré à chaudes larmes. Son aimée l’a quittée avant l’heure, il ne pourra plus jamais lui parler de ses cauchemars, de ses insomnies, de son amour pour elle.

Avant de la quitter, il lui demande l’autorisation de prendre femme. Elle doit le comprendre et l’accepter. Un oiseau passe dans le ciel, son ombre se projette sur la stèle. Jules essuie une larme, il sourit.

Avec le plus grand soin, il dépose un bouquet d’œillets bleus. C’était ses préférés.

Adieu ma mie, porte toi bien. Je t’aimerais toujours.

La vie continue avec ses absurdités, ses joies, ses larmes.

Qui peut dire ce qu’elle lui réserve. Ce qui est sûr c’est qu’elle seule connait le fin mot de l’histoire…

 

L'oiseau

L’oiseau

 

 

 

Quel rêve étrange j’ai fait cette nuit ! cet oiseau vert qui hurle en me tournant autour, il m’effrayait… bon, ce n’était qu’un rêve après tout. La journée va être chargée. Les enfants sont à déposer à l’école, après direction la gare, juste le temps d’attraper le train et hop me voilà au travail. Toujours la même routine. L’œil rivé sur la montre de peur de rater l’heure de retour, le train, le centre de loisirs pour récupérer les enfants, puis les devoirs, le dîner et enfin, le lit.

Ce magnifique lit  où dit-on on passe plus de la moitié de notre vie. Les nuits paraissent pourtant bien trop courtes. Sans compter les nuits blanches, les cauchemars… dans ce tourbillon de tâches les rêves sont encore la part que je préfère. C’est un terrain à découvrir, à explorer. Un monde étrange et merveilleux qui ne demande qu’à s’ouvrir à notre émoi, à nos souvenirs où même nos intuitions…

Une douce chaleur m’envahie, j’ouvre les yeux, un feu dansant se révèle dans la cheminée. Tout est calme dans la maison. Juste le bruit mat de l’horloge qui monte la garde. Je m’étire et me lève. Il fait plus froid soudain. Je vais aller me mettre au lit. C’est étrange, je sais exactement où ce trouve la chambre et pourtant tout me paraît inconnu ! l’escalier craque sous mes pieds, chaque marche semble être dérangée… je crois qu’il faut que je me couche… ah, qu’il fait bon sous la couette ! Les rêves me rejoignent et nous partons ensemble vers un pays vert et inconnu.

Le soleil chauffe et l’humidité est lourde. Que d’arbres et de plantes qui me sont étrangères. Mon guide trace le chemin sans un bruit, seule la serpe parle dans son doux balancier. Les cris des oiseaux emplissent le ciel que je devine bleu là-haut, très au-dessus de ces branches feuillues. Je me demande ce que je fais ici. Ah oui, je me rappelle je suis dans la jungle, à la recherche d’un temple. Un de ceux que l’on garde pour les touristes bien sûr. Mais il me semble être une vraie exploratrice. Mon guide me fait signe de  s’arrêter. Il est temps de casser la croûte. Dans une heure nous repartons. Le temple est encore à deux heures de marche. C’est étrange, je croyais qu’il y aurait des tas de moustiques, ou d’insectes en tout genre, mais rien. Rien que les arbres, la chaleur et les oiseaux. Mon guide n’est décidément pas causant. Tant pis, j’en prends mon parti.

Ça y est enfin, nous y voilà. Ce temple est plus petit que sur les photos, mais il m’impressionne. L’ouverture par laquelle mon guide veut que je passe ressemble à une grande bouche noire, elle m’effraye un peu. En la passant, quelle surprise, le froid me saisit. Je ne pensais pas qu’il puisse y faire si frais alors que dehors la chaleur est lourde. Tout d’abord je ne vois rien, puis après m’être acclimatée je devine des formes sombres. Une table de pierre tout d’abord, au centre, puis des blocs plus petits tout autour qui pourraient être des sièges. Comment ont-ils été déposés ici, leur poids doit être considérable. Mon guide me fait signe de le suivre, là-bas dans le fond de la pièce, il me montre un passage plus petit, une porte qui communique avec une autre pièce. Il insiste pour que j’y aille, seule… je finis par obéir et là quelle surprise, sur une table plus petite, posée sur le côté gauche de la pièce, une feuille de papier. Rien d’autre ! je m’approche et la lit. Machinalement je la met dans ma poche et m’en retourne. En retournant dans la grande pièce je m’aperçois que je suis seule. Où a bien pu passer mon guide ? je me précipite dehors, rien ; que le ciel bleu, la forêt devant moi et ces oiseaux qui piaillent, piaillent à m’en faire mal aux oreilles…

Je sens le papier dans ma poche, qu’est-ce qu’il disait au fait ?

« seule je suis, seule je serai, seule j’irai »

 

J’ai beau tourner cela dans ma tête, rien à faire, les idées se bousculent, je commence à m’énerver. Où est passé ce sacré guide bon sang ! je l’appelle, en vain. La chaleur me fait transpirer. L’eau de ma gourde est chaude et pourtant j’ai l’impression que ma gorge est sèche.

Calme-toi ! Réfléchis ! nous sommes arrivés d’en face, là, entre ses deux arbres aux branches tarabiscotées, j’en suis sûre. Mais pourrai-je faire le chemin à l’envers ? les coups de la serpe doivent encore être visibles, si je dois me décider c’est tout de suite, car la nuit doit tomber dans quelques heures. J’ai juste le temps de repartir. Il n’est pas question de passer l’après-midi figée dans ce temple et encore moins d’y passer la nuit.

Alors tant pis, en avant ! me voilà parti. Je retrouve les traces de notre passage, mais la chaleur augmente et ces cris sont tellement horripilants, mon dieu, on dirait des rires… oui, des rires, des sarcasmes même, ces oiseaux se rient de moi ! je me mets à courir comme si le diable était à mes trousses ! quelle idiote ! calme-toi ! ce n’est rien que de stupides oiseaux que tu déranges dans le calme de cette forêt.

Mais rien à faire, je presse le pas. Les traces sont toujours visibles, je remercie dieu, pour quelqu’un de non croyant, c’est un comble…

Soudain, plus rien, plus un bruit. Les traces de notre passage sont effacées. Je suis sûre pourtant de ne pas mettre trompée sur le chemin. Je retourne en arrière, oui, les traces sont bien visibles, et là, elles disparaissent, plus rien.

Je lève les yeux, le calme est lourd, et là je le vois, vert émeraude, avec des ailes magnifiques tachées de rouge. Il me regarde, soudain, il prend son envol et se met à tourbillonner autour de ma tête. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je reste là bouche bée à regarder ce beau volatile tournoyer et voilà qu’il se met à crier, à hurler plutôt ! je pousse un cri à mon tour… va-t-en, laisse moi…je commence à paniquer quand…

Je me ressaisis mais suis en nage. Quelle horreur ! quel cauchemar. Heureusement que ce n’était qu’un rêve… pourtant un frisson me saisit, ne serait-ce pas une réalité de mon existence. Arrête ses idioties me dis-je. Tu as une vie bien remplie, des enfants et un mari adorable, un travail qui te plaît, rien à voir avec ce cauchemar.

Je me recouche, exténuée, le cœur battant comme à la fin d’une course.

Un nouveau frisson me saisit. Et si ma vie parfaite n’était qu’un leurre ? si derrière se cachait, enfouie, enterrée, une âme esseulée, si ma belle façade ne dissimulait qu’une infinie tristesse…la vie est un carcan que l’on dessine, selon ses souhaits, mais pas forcément selon ses désirs…

Ce bel oiseau de paradis vit dans une belle forêt ; ses cris lui permettent d’exister, mais il y vivait seul.

Une larme coule sur ma joue, je l’essuie sur l’oreiller en me retournant. Demain, je dois faire les courses, le frigo est vide et j’ai promis d’acheter des gâteaux aux enfants…

A mon Petit Bout d'Amour

je vous salue tous, mes fidèles lecteurs.

j'ai été absente ces derniers temps car confrontée à un drame familiale. je panse mes plaies...
je vous reviens très bientôt. encore merci de vos visites.